Cet article présente sept écrivains québécois célèbres à travers l’œuvre qui donne le mieux accès à leur univers, avec un ordre de lecture pensé pour quelqu’un qui n’a jamais ouvert un roman d’ici. On y aborde aussi le prix Athanase-David comme repère fiable pour choisir un auteur, et le Salon du livre de Montréal comme rendez-vous annuel pour rencontrer la relève. L’objectif est simple : donner une porte d’entrée concrète pour chaque auteur, pas une liste de vingt-cinq titres sans hiérarchie.

Points clés

  • La littérature québécoise s’est déplacée du terroir vers la ville après les années 1960, mais les deux courants restent vivants aujourd’hui.
  • Gabrielle Roy, Michel Tremblay et Hubert Aquin offrent trois portes d’entrée très différentes, du roman social urbain au thriller politique.
  • Le prix Athanase-David reste un repère solide pour identifier une carrière qui dure, contrairement à un palmarès de ventes hebdomadaire.
  • Un ordre de lecture progressif, en commençant par Tremblay et en terminant par Aquin, permet d’aborder les textes les plus exigeants sans décrocher.
Table des matières

Ce qui sépare nos auteurs des Français, pis c’est pas juste l’accent

La différence de fond est dans l’oreille. La littérature québécoise écrit souvent comme le monde parle. Pas toujours, pas partout, mais assez souvent pour que ça devienne une signature. Un roman français va construire une phrase qui se tient debout toute seule dans un salon. Un roman d’ici va mettre trois personnes autour d’une table de cuisine pis laisser le lecteur démêler qui a raison.

Il y a eu une bascule. Avant les années 1960, on écrivait beaucoup la terre, la paroisse, la survivance. Maria Chapdelaine, les romans du terroir, le devoir de rester. Après, ça a viré de bord vite, vers la ville, l’usine, la chambre d’hôtel. Le territoire est resté, mais il s’est déplacé du champ vers la rue.

En fait, les deux cohabitent encore aujourd’hui. Jacques Poulin traverse l’Amérique en Volkswagen pendant que Michel Tremblay reste sur trois coins de rue. Les écrivains québécois célèbres se distinguent moins par un style commun que par une obsession commune, celle de savoir d’où on vient et en quelle langue on le dit.

Gabrielle Roy a écrit Saint-Henri avant que Saint-Henri devienne à la mode

Le quartier Saint-Henri à Montréal, avec ses maisons ouvrières et le canal de Lachine en arrière-plan

Le quartier Saint-Henri, décor de Bonheur d’occasion.

1945. Le quartier Saint-Henri, en bas de la falaise, sous la fumée des usines et le bruit du train. Une famille ouvrière, Florentine qui sert des clients au comptoir du Quinze-Cents, et la guerre qui devient, pour bien du monde, la seule offre d’emploi disponible. C’est Bonheur d’occasion. Le contexte social du quartier et les circonstances de la parution sont documentés en détail dans les archives de BAnQ sur la vie ouvrière d’autrefois, et ça vaut le détour avant même d’ouvrir le roman.

Ce qui a fait basculer l’affaire, c’est que personne avant elle n’avait mis la misère urbaine montréalaise au centre d’un grand roman. On était habitués aux champs. Elle a donné la parole à une serveuse de dix-neuf ans. Le livre a gagné le Femina en 1947 et a été traduit en anglais sous le titre The Tin Flute. Une Franco-Manitobaine venue enseigner dans les écoles rurales avait compris Montréal mieux que bien des Montréalais.

Sa force, c’est de ne jamais juger. Elle regarde ses personnages faire des choix discutables et elle reste avec eux. Peu d’écrivains sont capables de ça sans tomber dans le mélodrame.

Par quel livre entrer chez Gabrielle Roy

Pour les gros romans sociaux avec une ville dedans, c’est Bonheur d’occasion, sans hésiter. Pour quelque chose de court, lumineux, presque en apesanteur, il y a Ces enfants de ma vie ou La Petite Poule d’Eau. Deux cents pages, une école de rang, des enfants, du silence. Le genre de livre qu’on finit dans un chalet en deux soirées et qui reste dans le corps pendant un mois.

Quinze femmes, un million de timbres-primes, pis le Québec qui capote en 1968

28 août 1968, Théâtre du Rideau Vert. Une femme gagne un million de timbres-primes, invite ses voisines et ses sœurs à venir les coller dans des livrets, et la soirée finit en guerre civile de cuisine. Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay. Quinze personnages féminins, aucun homme sur scène, et surtout, du joual en pleine face, sans excuses.

Le scandale a été réel. On a parlé de honte nationale, de langue de cuisine, de faute de goût. Sauf que le monde dans la salle se reconnaissait, et c’est ça qui dérangeait. En mettant sur les planches la langue qu’on parlait pour vrai, Tremblay a fait comprendre que notre parlure n’était pas un problème à régler mais une matière à travailler.

Après le théâtre, il a bâti les Chroniques du Plateau-Mont-Royal, six romans qui commencent avec La grosse femme d’à côté est enceinte en 1978. Une rue, des familles, des générations qui se croisent. L’ampleur de son catalogue se vérifie facilement dans la notice bibliographique officielle de BAnQ, pièces, romans, récits, traductions, adaptations, sur plus de cinquante ans. Peu d’auteurs vivants dans la francophonie ont un dossier pareil.

Deux parcours pour entrer chez Tremblay

Parcours Premier titre Deuxième titre Pour qui
Théâtre Les Belles-Sœurs (1968) Sainte-Carmen de la Main (1976) Ceux qui lisent vite et aiment entendre les voix
Roman La grosse femme d’à côté est enceinte (1978) La suite des Chroniques Ceux qui veulent s’installer dans un quartier pour six livres

Il vaut mieux commencer par le théâtre même sans expérience du genre. Ça se lit en deux heures. Après, les romans passent tout seuls.

Hubert Aquin écrivait comme si la maison était en feu

Hubert Aquin, c’est l’autre extrémité du spectre. Là où Tremblay ouvre la porte de la cuisine, Aquin pousse le lecteur dans une chambre d’hôtel à Lausanne avec un revolver, une femme, une mission qui foire, et un narrateur qui perd le fil de sa propre histoire. Prochain Épisode, publié en 1965, a été écrit en partie pendant qu’il était détenu à l’Institut Albert-Prévost après son arrestation de 1964. Il était militant du RIN. Le livre porte la fièvre politique des années 1960, et c’est exactement pour ça qu’il tient encore.

Le gars refusait aussi les honneurs. En 1969, il a dit non au Prix du Gouverneur général pour Trou de mémoire, pour des raisons politiques. C’est rare, un écrivain qui refuse de l’argent et une plaque au nom de la cohérence.

Son style, c’est de l’intensité pure. Des phrases qui accélèrent, des images qui se contredisent, un roman d’espionnage qui se transforme en autopsie mentale. La littérature québécoise a rarement été aussi ambitieuse formellement. Elle l’a rarement été autant depuis.

Ce que Prochain Épisode fait à ceux qui le finissent

C’est un chef-d’œuvre, mais c’est exigeant. La structure se replie sur elle-même, le narrateur ment, la chronologie glisse. Il faut s’attendre à relire des paragraphes. Le truc qui fonctionne, c’est de le lire vite, en trois soirs, sans essayer de tout attacher. La sensation arrive avant la compréhension. Pris comme un thriller nerveux plutôt que comme un devoir de cégep, il devient beaucoup plus accessible.

Le prix Athanase-David pèse plus lourd qu’un palmarès de librairie

Pour choisir par où commencer, un réflexe utile consiste à regarder qui a gagné le prix Athanase-David. C’est la plus haute distinction accordée par le gouvernement du Québec en littérature, et elle couronne une carrière au complet, pas un livre. La définition officielle du Ministère de la Culture et des Communications est claire sur ce point, il s’agit d’une contribution exceptionnelle à l’ensemble d’une œuvre. Remis d’abord sous le nom de prix David en 1968, il a été rebaptisé prix Athanase-David en 1977 quand les Prix du Québec ont pris leur forme actuelle.

La nuance est là. Un palmarès de ventes indique ce qui se vend cette semaine. Le prix Athanase-David indique qui sera encore lu dans quarante ans. Ce n’est pas le même métier.

Même logique du côté de l’Académie des lettres du Québec, fondée en 1944 par Victor Barbeau sous le nom d’Académie canadienne-française. Ces institutions ont leurs angles morts, elles ont longtemps ignoré des voix qu’on lit aujourd’hui comme essentielles. Mais comme filtre de départ pour repérer les écrivains québécois célèbres qui ont tenu le coup, c’est nettement plus fiable qu’un palmarès monté par un algorithme.

Un samedi de novembre au Palais des congrès, dans le tapis du Salon du livre

On monte les escaliers roulants, il y a du monde en masse, une file de trente personnes devant un kiosque pour une dédicace, et une dame de soixante-dix ans qui explique à sa petite-fille pourquoi elle veut absolument rencontrer un auteur en particulier. Le Salon du livre de Montréal se tient chaque automne au Palais des congrès, et c’est le seul endroit dans l’année où toute la chaîne du livre d’ici se retrouve dans la même salle.

Ce qui frappe, ce ne sont pas les grosses maisons d’édition. Ce sont les petits éditeurs indépendants, souvent trois personnes derrière une table, qui vendent avec passion un premier roman inconnu du grand public. C’est là que la relève se rencontre pour vrai. Les tables rondes valent aussi le déplacement, surtout celles où deux auteurs ne sont pas d’accord.

Avant d’y aller, il vaut mieux consulter la page officielle des horaires et tarifs, parce que la programmation des dédicaces change d’une journée à l’autre et les heures d’ouverture varient selon le jour.

Trois réflexes pour ne pas gaspiller sa journée au Salon

Faire sa liste avant de partir. Les auteurs qu’on veut rencontrer, notés sur le téléphone, sinon on tourne en rond pendant deux heures. Vérifier l’horaire des séances de signature la veille, parce qu’un auteur reste rarement plus d’une heure ou deux à son kiosque. Et garder les kiosques indépendants pour la fin, quand la foule des grandes allées commence à se disperser. C’est souvent là qu’on repart avec le livre dont on va parler à tout le monde en janvier.

Douze auteurs, douze portes d’entrée, zéro devoir de lecture

Voici une anthologie pour quelqu’un qui part de zéro. Une œuvre par auteur, celle qui ouvre le mieux la porte, pas nécessairement la plus étudiée. La colonne « effort » est honnête, certains livres demandent du carburant, et c’est utile de le savoir d’avance.

Auteur Œuvre d’entrée Ce que ça donne Effort
Gabrielle Roy Bonheur d’occasion (1945) Montréal ouvrier, Saint-Henri, la guerre comme échappatoire Moyen
Michel Tremblay Les Belles-Sœurs (1968) Le joual sur scène, quinze voix de femmes Faible
Hubert Aquin Prochain Épisode (1965) Suspense politique, vertige identitaire Élevé
Anne Hébert Kamouraska (1970) Passion, neige, crime au XIXe siècle Moyen
Réjean Ducharme L’Avalée des avalés (1966) Une enfance en révolte, une langue inventée Élevé
Marie-Claire Blais Une saison dans la vie d’Emmanuel (1965) La famille rurale vue sans une once de nostalgie Moyen
Gaston Miron L’homme rapaillé (1970) La poésie qui a donné son rythme au pays Moyen
Jacques Poulin Volkswagen Blues (1984) Un road trip doux du Gaspé à San Francisco Faible
Dany Laferrière L’énigme du retour (2009) Montréal, Haïti, le deuil, l’exil Faible
Nelly Arcan Putain (2001) Une voix frontale sur le corps et le regard des autres Moyen
Kim Thúy Ru (2009) L’arrivée, la mémoire, des fragments courts Faible
Éric Dupont La fiancée américaine (2012) Une saga familiale du Bas-Saint-Laurent au monde Moyen mais long

Chez Ducharme, il y a du monde qui décroche à la page 50. C’est normal. Sa langue est un instrument de musique désaccordé exprès. Si ça ne fonctionne pas, mieux vaut laisser faire et revenir dans deux ans.

Le calendrier que je donnerais à un chum qui part de zéro

L’erreur classique consiste à attaquer par le plus difficile parce que c’est celui dont on parle le plus dans les cours. On commence par Aquin ou Ducharme, on se plante, et on conclut que la littérature québécoise n’est pas pour soi. Un livre qu’on lit par obligation, ça prend une éternité.

Voici l’ordre qui fonctionne, testé sur trois personnes qui ne lisaient aucun roman d’ici avant.

Période Lecture Pourquoi à ce moment-là
Semaines 1 à 2 Les Belles-Sœurs, Michel Tremblay Court, drôle, choquant. L’enjeu de la langue devient clair en deux heures.
Semaines 3 à 5 Bonheur d’occasion, Gabrielle Roy Le grand roman urbain. On marche dans Saint-Henri autrement après.
Semaines 6 à 7 Volkswagen Blues, Jacques Poulin Une pause douce entre deux gros morceaux.
Semaines 8 à 10 Kamouraska, Anne Hébert Une montée en densité sans souffrir.
Semaines 11 à 12 Prochain Épisode, Hubert Aquin Le contexte politique et l’oreille sont en place. Le livre s’ouvre.

Après ces cinq lectures, on devient autonome. On peut aller vers Miron pour la poésie, vers Marie-Claire Blais pour du noir, vers Kim Thúy ou Dany Laferrière pour le Québec contemporain qui s’écrit avec plusieurs mémoires en même temps. Les écrivains québécois célèbres deviennent nettement moins intimidants quand on les rencontre dans le bon ordre.

Pourquoi ces auteurs-là plutôt que le prochain best-seller traduit de l’anglais

Parce qu’ils parlent de la rue d’à côté. On peut lire Bonheur d’occasion le samedi et descendre marcher dans Saint-Henri le dimanche, voir les condos, la vieille église, le canal, et comprendre exactement ce qui s’est perdu et ce qui s’est gagné en quatre-vingts ans. On peut lire Tremblay et remonter la rue Fabre. Aucun roman scandinave n’offre ça.

Et parce que la littérature québécoise n’est pas un musée. Elle continue de se faire, dans les kiosques du Palais des congrès en novembre, dans les petites maisons d’édition du Mile End, dans les premiers romans qui sortent au printemps sans faire de bruit. Les classiques donnent simplement la clé pour comprendre ce que les nouveaux textes sont en train de répondre.

Questions fréquentes

Par quel livre commencer si je n’ai jamais lu de littérature québécoise ?

Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay reste le point de départ le plus accessible. C’est court, ça se lit en une soirée, et ça montre immédiatement pourquoi la langue parlée occupe une place centrale dans cette littérature.

Est-ce que Prochain Épisode d’Hubert Aquin est difficile à lire ?

Oui, la structure se replie sur elle-même et le narrateur n’est pas fiable. Il vaut mieux le lire après avoir déjà quelques lectures québécoises derrière soi, et le prendre rapidement plutôt que de vouloir tout comprendre dès la première lecture.

Où peut-on rencontrer ces auteurs ou découvrir la relève ?

Le Salon du livre de Montréal, qui se tient chaque automne au Palais des congrès, réunit les grandes maisons d’édition et les petits éditeurs indépendants dans la même salle. C’est l’endroit le plus efficace pour découvrir des premiers romans en dehors des palmarès.

Le prix Athanase-David est-il un bon indicateur pour choisir un auteur ?

C’est un bon point de départ, puisqu’il récompense l’ensemble d’une œuvre plutôt qu’un seul titre. Il faut néanmoins garder en tête que ces institutions ont longtemps ignoré certaines voix aujourd’hui essentielles.

La littérature québécoise n’a pas besoin d’être abordée dans l’ordre alphabétique ni par les titres les plus étudiés. Commencer par Tremblay, poursuivre avec Roy, faire une pause chez Poulin, monter chez Hébert et terminer chez Aquin donne une progression qui tient la route pour quelqu’un qui part de zéro. Pour continuer à explorer les auteurs, les quartiers et les événements culturels qui font le Québec, la section culture de Quebec Vibes propose d’autres textes construits sur le même principe, une porte d’entrée claire pour chaque sujet.

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À propos de l’auteur

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