Le 22 juin 2026, vers 11h35 du matin, Côte-des-Neiges a basculé. Un coup de feu, puis un autre, puis un échange de tirs en pleine rue devant le siège social d’Aylo (la compagnie derrière Pornhub) et soudain, tout un quartier de Montréal retient son souffle. Quand la poussière est retombée, trois personnes étaient mortes : un policier, un civil, et le tireur lui-même.
Ce jour-là, un témoin a vu une arme sortir par la fenêtre de l’hôtel Hilton Garden Inn Montreal Midtown. Il a appelé le 911. Les policiers sont arrivés, et une fusillade a éclaté en pleine rue, filmée en partie par des passants. Sur les vidéos qui ont circulé, on compte au moins 29 coups de feu en 58 secondes. Une alerte d’urgence a été envoyée à toute la population du secteur. L’Oratoire Saint-Joseph a été évacué. Des tronçons de la Décarie fermés. Le métro paralysé. Pendant des heures, Montréal a retenu son souffle.
Les victimes ont un nom, un visage, une vie qu’on leur a volée. L’agent Mohamed Lamine Benredouane, 34 ans, dans les forces depuis 2021, décrit par ses collègues comme quelqu’un de dévoué à sa mission. Et Michel Mizrahi, 68 ans, un civil dont la mort soulève encore des questions troublantes — des vidéos laissent croire qu’il aurait été atteint par un tir policier pendant l’échange de coups de feu, et le Bureau des enquêtes indépendantes se penche toujours là-dessus.
Qui était l’homme derrière l’arme?
Le tireur s’appelait Seth Scott Hatfield. Il avait 25 ans, venait de Lethbridge, en Alberta, et étudiait la philosophie à l’université de sa ville natale. Rien, sur papier, ne le distinguait vraiment — jusqu’à ce qu’on fouille un peu. Une vieille archive de sa chaîne YouTube, datant de 2023, révèle une liste de vidéos « favorites » : du contenu du théoricien du complot Paul Joseph Watson, une marche militaire russe utilisée pendant la guerre civile, une vidéo questions-réponses sur le fascisme. Rien de tout ça, à l’époque, n’avait sonné l’alarme.
Il avait aussi laissé un plan, au sens le plus glaçant du terme. Il a conduit pendant des heures depuis l’Alberta jusqu’à Montréal pour se rendre précisément devant le siège social d’Aylo. Ce n’était pas un hasard. C’était une cible choisie.
Un manifeste de 104 pages, et un débat sur ce qu’il fallait en dire
Avant de passer à l’acte, Hatfield a écrit. Beaucoup. Un document de 104 pages, structuré comme un essai, avec des citations et des sources, retrouvé dans sa chambre d’hôtel. La plupart des grands médias ont refusé de le publier en entier, invoquant le risque de créer des émules. Rebel News, un média engagé à droite, a décidé de le mettre en ligne intégralement, dénonçant ce qu’il percevait comme une tentative de cacher certains angles de l’histoire.
Le résultat, c’est un portrait idéologique difficile à classer proprement. Des experts qui ont analysé le texte parlent d’un mélange étonnant : de la rhétorique d’extrême gauche marxiste à côté de tirades typiquement associées à l’extrême droite. Pas de fil parfaitement cohérent, sinon peut-être un seul : la haine.
Sa haine des femmes, au centre de tout
S’il y a une obsession qui traverse chaque page du manifeste, c’est celle-là. Hatfield baignait dans l’idéologie incel; cette sous-culture en ligne d’hommes qui se disent « involontairement célibataires » et qui transforment leur rejet amoureux en rage contre les femmes en général.
Son idée fixe s’appelle l’« hypergamie » : la croyance que les femmes ne voudraient que des hommes plus grands, plus riches, plus séduisants, laissant tous les autres pour compte. Il en tenait le capitalisme et la libération sexuelle des femmes responsables, allant jusqu’à vanter, sans ironie, des sociétés comme la Corée du Nord ou la Chine communiste, qu’il présentait comme épargnées par ce qu’il appelait la « débauche » occidentale. Dans ses mots, les femmes méritaient le blâme pour rejeter les hommes « ordinaires » tout en acceptant, disait-il, la violence ou l’infidélité venant d’hommes plus « désirables ».
C’est justement pour ça qu’il a choisi de tirer devant le siège social d’Aylo. Pour lui, l’industrie du porno symbolisait tout ce qu’il détestait, une source, selon lui, d’une bonne partie de la souffrance des hommes modernes. Un expert en extrémisme, Brad Galloway, résume ça simplement : la violence misogyne, c’est la racine de tout ce qui s’est passé ce jour-là.

Sa haine des Juifs
Côte-des-Neiges, c’est aussi un quartier avec une importante communauté juive. Alors dès l’annonce de la fusillade, la peur d’un attentat antisémite ciblé s’est répandue vite. Le Conseil communautaire juif de Montréal a demandé, dès le soir même, qu’on évite de sauter aux conclusions trop rapidement.
Mais en lisant le manifeste, l’antisémitisme y est bel et bien présent, noir sur blanc. Hatfield y associe étroitement les « Juifs sionistes » à la bourgeoisie, allant jusqu’à parler d’une « classe judéo-bourgeoise » pour désigner les élites occidentales. Il désigne aussi les « sionistes influents » comme des cibles « valides » pour ce qu’il appelle une « liquidation ».
Ça a créé une drôle de fracture dans la couverture médiatique. Certains, comme le cofondateur de Rebel News Ezra Levant, ont accusé les grands médias d’avoir escamoté cette partie du manifeste pour ne retenir que le volet incel, plus facile à raconter. D’autres commentateurs, dont le chroniqueur Chaim Lax, ont fait le même constat : l’antisémitisme du tireur n’aurait été mentionné qu’en passant dans plusieurs comptes rendus, quand il n’était pas carrément absent.
Son mépris pour la police
Un dernier fil surprend particulièrement les experts en extrémisme : la place que prend la police dans le manifeste. Normalement, la violence issue de la mouvance incel vise les femmes en priorité. Ici, Hatfield inclut carrément les policiers parmi ses cibles, aux côtés des dirigeants d’entreprises et des élites, dans ce qu’il présentait comme une révolte contre l’« hypergamie » et le système au complet.
Il ne s’agissait pas juste de mots en l’air. Le document contient des sections pratiques : comment éviter les policiers en menant à bien sa « mission », comment riposter en cas de confrontation avec eux. Le manifeste se termine sur un appel direct à d’autres hommes : prenez les armes, et faites du tort à ceux que vous percevez comme des ennemis.
Ce qui reste après
Le premier ministre Mark Carney a offert ses condoléances. La première ministre du Québec, Christine Frechette, a fait mettre le drapeau en berne. Les célébrations de la Saint-Jean prévues à Côte-des-Neiges ont été annulées par respect pour la communauté. La tour du CN a atténué ses lumières en mémoire de l’agent tombé en devoir.
Le 25 juin, un rassemblement organisé par Pour Elles Montréal contre la culture incel a débuté au mémorial de Polytechnique, un choix qui n’a rien d’un hasard. En 1989, à quelques rues à peine de là, un autre homme motivé par la haine des femmes avait tué 14 étudiantes. Trente-sept ans plus tard, Montréal se retrouve encore une fois à pleurer des vies fauchées par la même haine, sous une forme à peine différente.
L’enquête, elle, continue sur plusieurs fronts. La Sûreté du Québec a ouvert un dossier criminel. Le BEI examine encore les circonstances exactes de la mort de Michel Mizrahi. Et le SPVM cherche toujours à savoir si Hatfield a agi seul, ou s’il faisait partie de quelque chose de plus large.