Deux familles du même bloc à Côte-Saint-Luc, deux soupers de Pessa’h, pis deux menus qui n’ont presque rien en commun. La différence entre ashkénazes et sépharades n’est pas une différence de religion. C’est une différence de géographie et de mémoire. Les ashkénazes viennent de l’Europe centrale et de l’Est, les sépharades de l’Espagne d’avant 1492, puis du Maghreb, de la Turquie, des Balkans et du Moyen-Orient. Même Torah, deux façons de chanter, deux façons de cuisiner, deux façons complètement différentes d’être arrivées ici.

Sur Quebec Vibes, on avait le goût de traiter les ashkénazes et sépharades du Québec autrement que par la sempiternelle question du riz à Pessa’h. La vraie affaire montréalaise n’est pas culinaire. Elle est linguistique. Les deux branches sont entrées au Québec par deux portes différentes, une en anglais, l’autre en français, et ça a tout changé dans la façon dont la communauté juive s’est installée dans la ville. Cet article explique d’où viennent les deux mots, ce qui distingue les traditions religieuses et culinaires, et comment l’histoire d’immigration a façonné les quartiers de Montréal qu’on visite ou qu’on habite aujourd’hui.

Key Points

  • Ashkénazes et sépharades partagent la même Torah et les mêmes lois. Ce qui diffère, c’est le minhag, la coutume locale accumulée pendant des siècles dans deux régions du monde éloignées l’une de l’autre.
  • Les ashkénazes sont arrivés à Montréal entre 1880 et 1930, surtout de l’Empire russe et de la Pologne, et se sont intégrés en anglais à cause du système scolaire confessionnel de l’époque.
  • Les sépharades, en majorité originaires du Maroc, sont arrivés entre 1957 et 1980 et se sont intégrés directement en français, bâtissant leur propre réseau scolaire et communautaire.
  • Aujourd’hui, les sépharades représentent environ le quart d’une communauté juive montréalaise d’environ 90 000 personnes, et les mariages mixtes entre les deux traditions sont devenus courants.
Table of Contents
  • Non, c’est pas deux religions différentes
  • D’où viennent vraiment les mots ashkénaze et sépharade
  • Pourquoi on dit sépharade ici même pour du monde né à Bagdad
  • Le riz de Pessa’h, la plus sympathique des chicanes
  • Pourquoi deux synagogues du même quartier sonnent pas pareil
  • La kacherout, mêmes règles avec des lunettes différentes
  • Yiddish pis ladino, deux langues qui ont perdu la même bataille
  • La Main, les bâtisseurs ashkénazes et un hôpital né d’un refus
  • Les sépharades arrivent et le français devient une affaire juive à Montréal
  • Les juifs marocains ont fait un pari que personne d’autre osait faire
  • Ce que la CSUQ a bâti pendant que le reste du Québec regardait ailleurs
  • La Mimouna, la fête qui est sortie du salon pour prendre la ville
  • Les mariages mixtes ont réglé le débat avant les rabbins
  • La vraie ligne de faille ici a jamais été celle qu’on pense
  • Ce qui va se jouer dans les dix prochaines années

Non, c’est pas deux religions différentes

Première clarification, parce que la confusion revient tout le temps. Un juif ashkénaze pis un juif sépharade suivent le même texte, le même calendrier, les mêmes fêtes, les mêmes 613 commandements. Ce qui varie, c’est le minhag, la coutume locale accumulée pendant mille ans dans deux mondes qui se parlaient peu.

Le meilleur exemple tient dans un seul livre. Le Choulhan Aroukh, le grand code de loi juive, a été écrit à Safed au XVIe siècle par Yossef Karo, un sépharade. Quelques années plus tard, à Cracovie, Moshe Isserles y ajoute ses gloses pour dire, en gros, que chez lui en Pologne on fait ça autrement. Depuis, les éditions imprimées contiennent les deux voix, l’une par-dessus l’autre, sur la même page.

Un livre. Deux voix. C’est ça, les différences entre les communautés juives en une image.

D’où viennent vraiment les mots ashkénaze et sépharade

Les deux mots sont des noms de lieux bibliques recyclés. Ashkenaz apparaît dans la Genèse et chez Jérémie comme un toponyme flou du nord, que les rabbins du Moyen Âge ont fini par coller aux terres germaniques. De là, la Rhénanie, puis la Bohême, la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, la Roumanie.

Sefarad, lui, apparaît une seule fois, chez le prophète Abdias, et a été associé à la péninsule Ibérique, soit l’Espagne et le Portugal. Ça, jusqu’en 1492, année de l’édit d’expulsion, où des dizaines de milliers de familles prennent le bateau vers le Maroc, l’Empire ottoman, l’Italie, les Pays-Bas.

Faque quand un Montréalais dit que sa famille est sépharade, il parle rarement de Tolède. Il parle de Casablanca, de Fès, de Meknès, de Tanger, parfois de Beyrouth, du Caire ou de Bagdad. La filiation ibérique est réelle, mais elle date de cinq siècles.

Vieille synagogue de Montréal avec ses détails architecturaux liés à l'immigration juive du début du XXe siècle

Une synagogue montréalaise, témoin des deux vagues d’immigration qui ont façonné la communauté.

Pourquoi on dit sépharade ici même pour du monde né à Bagdad

Techniquement, un juif irakien ou yéménite n’est pas sépharade. Il est mizrahi, un mot hébreu qui veut dire oriental. Sa famille n’est jamais passée par l’Espagne. Son rite ressemble à celui des sépharades sans en descendre.

Sauf qu’au Québec, le mot sépharade est devenu un parapluie institutionnel. Les Marocains étant de loin les plus nombreux, ils ont donné leur nom générique à tout le monde qui priait selon un rite proche du leur, qui parlait français ou arabe, et qui débarquait dans les mêmes années. Un juif d’Alexandrie, une famille de Beyrouth, des Iraniens arrivés après 1979, tout ce monde-là s’est retrouvé sous la même bannière communautaire.

Est-ce que c’est rigoureux sur le plan historique? Pas vraiment. Est-ce que ça a permis de bâtir des écoles et des synagogues plus vite? En masse.

Critère Tradition ashkénaze Tradition sépharade
Racine géographique Rhénanie, puis Pologne, Russie, Roumanie, Hongrie Espagne et Portugal jusqu’en 1492, puis Maroc, Turquie, Grèce, Levant
Langue vernaculaire historique Yiddish, base germanique en alphabet hébreu Ladino, base castillane, et judéo-arabe selon les régions
Autorité codificatrice de référence Les gloses du Rama, Moshe Isserles Le Choulhan Aroukh de Yossef Karo
Riz et légumineuses à Pessa’h Interdits par coutume, les kitniyot Généralement permis après vérification
Ambiance de l’office Mélodies d’Europe de l’Est, hazan soliste Maqamat orientaux, chant collectif, piyyoutim
Plats identitaires à Montréal Smoked meat, bagels, kneidlekh, babka, gefilte fish Couscous du chabbat, dafina, salades cuites, briouates, mofleta
Grandes arrivées à Montréal 1880 à 1930, puis rescapés d’après-guerre 1957 à 1980, surtout du Maroc
Langue d’intégration au Québec Anglais et yiddish au départ Français dès le premier jour

Le riz de Pessa’h, la plus sympathique des chicanes

Depuis le XIIIe siècle, les communautés ashkénazes s’abstiennent de kitniyot pendant la Pâque juive, ce qui inclut le riz, le maïs, les pois chiches et les lentilles. La raison invoquée à l’époque tenait à un risque de mélange avec les céréales interdites dans les moulins et les entrepôts. Les sépharades, eux, n’ont jamais adopté cette clôture. Le riz au chabbat de Pessa’h, chez une famille marocaine de Ville Saint-Laurent, c’est normal.

Résultat concret dans un couple mixte, huit jours de fête avec un menu ashkénaze, c’est du poulet, des patates, des œufs, des patates, du poulet. Huit jours avec le menu sépharade, c’est un autre monde.

Je vais le dire franchement, dans les foyers mixtes que je connais, c’est presque toujours la cuisine sépharade qui gagne le mois d’avril. La halakha suit le rite du père, mais le frigo suit la gourmandise.

Pourquoi deux synagogues du même quartier sonnent pas pareil

Entre dans une shul ashkénaze de Snowdon un samedi matin, ensuite marche quinze minutes jusqu’à une synagogue sépharade de Côte-des-Neiges. Même parasha, même semaine, deux expériences sonores qui n’ont rien à voir.

Chez les ashkénazes, la structure du nusach repose sur des modes hérités d’Europe centrale, souvent portés par un hazan qui mène et une assemblée qui répond. Les hassidim, eux, utilisent un rite qu’ils appellent nusach Sefard, ce qui embrouille tout le monde, parce qu’ils ne sont pas sépharades du tout. Ils ont emprunté des éléments liturgiques kabbalistiques d’origine sépharade au XVIIIe siècle.

Chez les sépharades, le chant est collectif, bâti sur des maqamat proches de la musique arabo-andalouse, avec une cantillation biblique différente. La prononciation de l’hébreu aussi varie. Le tav sans point se dit t chez les sépharades, s dans la prononciation ashkénaze traditionnelle. Shabbat contre Shabbos, c’est exactement ça.

Intérieur d'une synagogue sépharade montréalaise pendant un office du samedi

L’ambiance sonore d’un office change complètement d’une tradition à l’autre, même à quelques rues de distance.

Les piyyoutim, la partie que bien des ashkénazes envient en secret

Les piyyoutim, ces poèmes liturgiques chantés, occupent une place énorme dans le monde sépharade. Les Bakachot du samedi matin d’hiver, chantées à partir de trois heures du matin dans certaines synagogues marocaines de Montréal, forment un rituel musical complet. J’ai vu des gars élevés en milieu ashkénaze traverser la ville juste pour ça.

La kacherout, mêmes règles avec des lunettes différentes

Les principes de base sont identiques d’une tradition à l’autre, soit les espèces permises, l’abattage rituel, la séparation entre viande et produits laitiers. Ce qui change, ce sont les seuils.

Sur la viande, les sépharades qui suivent Yossef Karo exigent le standard Beth Yossef, une vérification des poumons de l’animal plus sévère que ce que la coutume ashkénaze accepte. Sur l’attente entre viande et lait, la coutume la plus répandue chez les sépharades est de six heures pleines, alors que certaines familles ashkénazes d’origine hollandaise ou allemande fonctionnent avec trois heures, voire une seule.

En fait, c’est pas tout à fait aussi tranché. Dire que les sépharades sont plus stricts sur la viande et les ashkénazes sur les légumineuses donne un portrait plus juste. Chaque tradition a ses zones de rigueur et ses zones de souplesse. C’est pas une compétition de sévérité, même si dans certaines familles ça finit par en avoir l’air.

Yiddish pis ladino, deux langues qui ont perdu la même bataille

Le yiddish a été la langue de la rue autour du boulevard Saint-Laurent pendant quarante ans. Journaux quotidiens, théâtre, syndicats du textile, écoles. Il a reculé après-guerre, sauf dans un endroit, les quartiers hassidiques d’Outremont, du Mile End et de Boisbriand, où il reste une langue maternelle vivante encore aujourd’hui. Il suffit de lire les affiches sur l’avenue Bernard pour le constater.

Le ladino, lui, a presque disparu comme langue parlée. Il survit dans les chansons, quelques expressions familiales, des concerts. Le judéo-arabe marocain tient un peu mieux chez les aînés, et la haketia du nord du Maroc, ce mélange d’espagnol et d’hébreu, ne se transmet à peu près plus.

Deux langues énormes, deux mémoires qui se sont repliées sur la cuisine et la musique. C’est dommage, franchement.

La Main, les bâtisseurs ashkénazes et un hôpital né d’un refus

Entre 1880 et 1930, des dizaines de milliers de familles fuient les pogroms de l’Empire russe, la misère polonaise, la Roumanie. Elles débarquent au port de Montréal et s’installent le long du boulevard Saint-Laurent, la Main, entre les tailleurs, les manufactures de vêtements et les épiceries. Ensuite viennent le Mile End, Outremont, Snowdon, Côte-des-Neiges.

Ce groupe bâtit des institutions avant de bâtir des maisons. La Bibliothèque publique juive ouvre en 1914. L’Hôpital général juif ouvre en 1934, en bonne partie parce que les médecins juifs se frappaient à des quotas ailleurs. Pour qui veut creuser l’histoire et le patrimoine de la communauté juive de Montréal, c’est par là que ça commence.

Reste la question que peu d’articles posent, soit pourquoi les juifs ashkénazes de Montréal sont-ils devenus massivement anglophones. Parce qu’en 1903, le législateur québécois a rattaché les élèves juifs aux commissions scolaires protestantes. Système confessionnel, catholique d’un bord, protestant de l’autre. On a envoyé une génération complète à l’école en anglais, par défaut administratif, et ça a duré des décennies.

Boulevard Saint-Laurent à Montréal, secteur historique de l'immigration juive du début du XXe siècle

Le boulevard Saint-Laurent, point d’entrée historique de l’immigration ashkénaze à Montréal.

Explorer les quartiers de la mémoire juive montréalaise

Notre guide sur l’histoire et le patrimoine de la communauté juive de Montréal détaille les quartiers à parcourir à pied, du Mile End à Côte-des-Neiges, pour qui veut prendre le temps de comprendre plutôt que de cocher des arrêts. Convient aux visiteurs curieux d’histoire urbaine et aux résidents qui veulent redécouvrir leur ville.

Lire le guide sur le patrimoine juif de Montréal

Les sépharades arrivent et le français devient une affaire juive à Montréal

1956, indépendance du Maroc. Crise de Suez la même année. Départs d’Égypte, tensions en Algérie, puis au Liban. Une immense migration juive se met en branle, et une partie choisit le Québec pour une raison simple et significative, soit qu’ici, ça se passe en français.

Les juifs sépharades du Québec débarquent en plein cœur de la Révolution tranquille, dans une province qui est en train de se redéfinir. Ils entrent dans les écoles françaises, travaillent en français, fondent leurs propres institutions en français. La communauté juive montréalaise, jusque-là perçue comme un bloc anglophone, devient bilingue en une génération.

Cette présence juive francophone à Montréal a créé une situation à peu près unique en Amérique du Nord. Quand la Charte de la langue française arrive en 1977, une bonne partie des familles sépharades sont déjà là où la loi veut les envoyer. Le débat linguistique qui déchire d’autres milieux les touche différemment.

Période Groupe principal Origine Premiers quartiers Institution marquante
1880 à 1914 Ashkénazes Empire russe, Pologne, Roumanie Boulevard Saint-Laurent, Plateau Bibliothèque publique juive, 1914
1920 à 1939 Ashkénazes Europe de l’Est Mile End, Outremont Hôpital général juif, 1934
1945 à 1955 Rescapés ashkénazes Pologne, Hongrie, camps de personnes déplacées Snowdon, Côte-des-Neiges Écoles de jour yiddishophones
1957 à 1967 Sépharades Maroc surtout, Égypte, Liban Côte-des-Neiges, Snowdon Association sépharade francophone, 1966
1968 à 1980 Sépharades Maroc, Afrique du Nord, Moyen-Orient Ville Saint-Laurent, Côte-Saint-Luc, Chomedey École Maimonide, 1969
Depuis 1980 Mixte Israël, France, Iran, ex-URSS Dollard-des-Ormeaux, Hampstead, Laval Réseau communautaire fédéré

Les juifs marocains ont fait un pari que personne d’autre osait faire

Sur l’ensemble de la migration sépharade vers le Québec, la composante marocaine domine largement. On parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes arrivées entre la fin des années 1950 et le début des années 1980, et aujourd’hui les sépharades représentent environ le quart d’une communauté juive montréalaise qui tourne autour de 90 000 personnes.

Le profil des juifs marocains de Montréal détonnait par rapport à l’immigration juive précédente. Beaucoup arrivaient scolarisés dans le réseau français de l’Alliance israélite universelle, trilingues ou quadrilingues, soit français, judéo-arabe, hébreu, et espagnol pour ceux du nord. Ils parlaient déjà la langue de la majorité québécoise, ce qui ne s’était jamais vu dans l’immigration juive ici.

Le pari était risqué pareil. Arriver dans une communauté juive établie, anglophone, structurée, et refuser de s’y fondre. Refuser d’envoyer les enfants à l’école anglaise. Fonder ses propres synagogues plutôt que de s’asseoir dans celles des autres. Dans les années 1960, ça se faisait dire.

Ce que la CSUQ a bâti pendant que le reste du Québec regardait ailleurs

L’Association sépharade francophone naît en 1966. Elle devient la Communauté sépharade du Québec dans les années 1970, puis la Communauté sépharade unifiée Québec à la fin des années 1990. Entre-temps, elle a mis au monde un réseau complet.

École Maimonide en 1969, premier établissement juif de jour de langue française en Amérique du Nord. Un grand rabbinat séfarade structuré. Des centres communautaires, des camps de vacances, un magazine, La Voix Sépharade, dont les archives sont conservées aujourd’hui à BAnQ. Un festival annuel, le Festival Sefarad de Montréal, actif depuis les années 1980. La fondation et la mission de la CSUQ restent un des cas les plus intéressants d’autonomie institutionnelle dans le Québec pluriel.

Le modèle de cohabitation avec la Fédération CJA, l’organisation faîtière de la communauté juive montréalaise, mérite d’être souligné. Financement partagé, agences communes, mais gouvernance culturelle distincte. Deux têtes, un corps.

La Mimouna, la fête qui est sortie du salon pour prendre la ville

Le soir même où Pessa’h se termine, les familles marocaines ouvrent grand la porte. Table couverte de blé vert, de dattes, de miel, de lait, de fèves, pis la mofleta, cette crêpe fine qu’on empile et qu’on mange chaude, dégoulinante de beurre et de miel. Ça s’appelle la Mimouna, et ça célèbre le retour du pain après huit jours d’interdit.

À Montréal, la Mimouna est devenue une affaire publique. Des maires, des députés, des ministres y passent. Des voisins qui n’ont jamais mis les pieds dans une synagogue y mangent leur première mofleta. Comme outil de dialogue, ça bat n’importe quelle table ronde sur le vivre-ensemble.

C’est aussi le moment de l’année où la ligne entre les deux traditions est la plus mince. Les invités ashkénazes sont là. Ils reviennent chaque année. Y’a une raison.

Les mariages mixtes ont réglé le débat avant les rabbins

Dans les années 1970, épouser quelqu’un de l’autre branche soulevait des sourcils dans les deux camps. Aujourd’hui, dans les quartiers de Hampstead, Côte-Saint-Luc, Ville Saint-Laurent et Dollard-des-Ormeaux, les unions ashkénazes-sépharades sont devenues banales au point qu’on n’en parle même plus.

Ce qui reste, c’est de la négociation domestique. Quel rite à la synagogue, quelle prononciation de l’hébreu pour les enfants, quel menu pour les fêtes, quelle attente entre viande et lait. Les jeunes générations passent du français à l’anglais à l’hébreu dans la même conversation et trouvent la question du rite pas mal moins urgente que leurs grands-parents.

Enjeu du quotidien Réflexe ashkénaze Réflexe sépharade Compromis le plus courant
Rite à la synagogue Nusach Ashkenaz Minhag marocain ou oriental Le rite du père pour les garçons, deux shuls en alternance
Menu de Pessa’h Sans kitniyot Riz et légumineuses permis Table sépharade, plats ashkénazes en extra
Attente viande et lait Trois à six heures selon la famille Six heures Six heures pour tout le monde
Langue à la maison Anglais et hébreu Français et hébreu Trilinguisme assumé chez les enfants
École des enfants Réseau juif anglophone Réseau juif francophone Choix selon le quartier plutôt que selon l’origine

La vraie ligne de faille ici a jamais été celle qu’on pense

En Israël, la tension entre ashkénazes et sépharades a eu une charge politique lourde, liée à l’accueil réservé aux immigrants nord-africains et moyen-orientaux dans les années 1950. À Montréal, la friction a pris une autre forme. Elle a porté sur la langue, les commissions scolaires, le financement des écoles, la place du français dans les institutions communautaires.

Et la tension urbaine la plus visible aujourd’hui n’oppose pas les deux branches entre elles. Elle oppose des voisins d’Outremont à des règlements de zonage sur les lieux de culte hassidiques, un dossier municipal qui revient tous les cinq ans comme un mauvais rhume. Rien à voir avec le riz de Pessa’h.

Pour qui veut comprendre les ashkénazes et les sépharades du Québec aujourd’hui, il vaut mieux oublier la chicane liturgique. Il faut plutôt regarder qui envoie ses enfants où, et dans quelle langue.

Ce qui va se jouer dans les dix prochaines années

Le réseau francophone bâti par les sépharades depuis 1966 est solide, mais il fait face à ce que tout le monde ici affronte, soit le coût de la vie, les départs vers Toronto et Israël, la désaffiliation des jeunes. Les juifs sépharades du Québec et les juifs ashkénazes de Montréal se fondent progressivement dans une même communauté trilingue où les origines se racontent surtout à table.

Notre lecture, c’est que d’ici dix ans, le mot sépharade à Montréal va désigner autant une façon de vivre en français qu’une origine géographique. Et ça, c’est une histoire québécoise autant qu’une histoire juive.

Marcher dans le Mile End et Côte-des-Neiges autrement

Nos guides de quartier proposent des itinéraires à pied pour comprendre les couches d’histoire du Mile End, d’Outremont et de Côte-des-Neiges, avec des arrêts pour manger là où les familles mangent vraiment. Conviennent aux visiteurs qui préfèrent une demi-journée bien vécue à une liste d’arrêts pressés.

Consulter les guides de quartier de Quebec Vibes

Frequently Asked Questions

Est-ce que je peux visiter des synagogues à Montréal en tant que touriste?

Certaines synagogues acceptent des visites guidées sur demande, en particulier lors d’événements communautaires ou de journées portes ouvertes. Pour un office régulier du chabbat, mieux vaut contacter la synagogue à l’avance pour connaître les règles d’accueil, qui varient selon la congrégation.

Où manger de la cuisine sépharade marocaine à Montréal?

Les secteurs de Côte-des-Neiges, Ville Saint-Laurent et Côte-Saint-Luc regroupent le plus grand nombre d’adresses tenues par des familles d’origine marocaine, avec couscous du chabbat, briouates et pâtisseries à base de miel et d’amande. Plusieurs de ces établissements ferment le samedi en raison du chabbat, ce qui vaut la peine de vérifier avant de s’y rendre.

Le smoked meat montréalais est-il lié à la tradition ashkénaze?

Oui. La méthode de salaison et de fumage vient des traditions de conservation de la viande d’Europe de l’Est, apportées par les familles ashkénazes arrivées à la fin du dix-neuvième siècle. Les établissements les plus anciens du boulevard Saint-Laurent perpétuent cette recette depuis plusieurs générations.

Est-ce que la Mimouna est ouverte au public?

Certaines célébrations communautaires de la Mimouna sont publiques et se tiennent dans des centres communautaires ou des espaces municipaux, généralement annoncées quelques semaines à l’avance par les organisations sépharades. Les célébrations privées, elles, se déroulent dans les foyers, portes ouvertes aux voisins et amis.

Quel quartier de Montréal permet le mieux de comprendre cette histoire en marchant?

Une marche du boulevard Saint-Laurent jusqu’au Mile End couvre l’installation ashkénaze historique, tandis qu’un après-midi dans Côte-des-Neiges et Ville Saint-Laurent montre l’implantation sépharade des années 1960 et 1970. Les deux trajets se complètent et peuvent se faire sur deux jours différents pour bien prendre le temps de regarder.

Ashkénazes et sépharades partagent la même loi juive, mais leur histoire d’arrivée au Québec s’est écrite dans deux langues différentes, ce qui a façonné deux réseaux d’écoles, deux rythmes de synagogue et deux tables de fête qui aujourd’hui se rejoignent de plus en plus dans les mêmes foyers. Pour qui visite Montréal avec un intérêt réel pour cette histoire, les quartiers du Mile End, d’Outremont, de Côte-des-Neiges et de Ville Saint-Laurent racontent chacun une partie différente de cette mémoire. Consultez nos guides de quartier sur Quebec Vibes pour planifier une marche qui suit ces traces plutôt qu’une liste d’arrêts touristiques.

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L’équipe éditoriale de Quebec Vibes écrit sur le Québec depuis Montréal et Québec, entre les quartiers, les tables et les archives locales. On privilégie le temps long, la marche plutôt que la liste, et les détails qui expliquent pourquoi un endroit se sent différent d’une rue à l’autre.